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Les Amazighs roulent-ils pour Israël ? 
Actuel n°61, samedi 18 septembre 2010
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Un think tank israélien s’est penché sur les mouvements amazighs avec un regard jugé trop bienveillant par les médias qui y voient une « tentative d’infiltration ». actuel a questionné l’auteur du rapport.

***

Une étude israélienne révèle des tentatives d’infiltration du mouvement amazigh marocain par Tel-Aviv. » Objectif : « Pousser vers la normalisation avec l’Etat hébreu. » Ce sont là quelques-uns des gros titres de presse parus la semaine dernière relatant un rapport publié fin août 2010 par le Centre Moshe Dayan d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique, relevant de l’université de Tel-Aviv. Intitulé « Les limites et le potentiel des relations israéliennes avec le Maghreb », le document est réalisé par un chercheur de ce centre (voir interview ci-contre).

Le rapport dresse un état des lieux précis sur la manière dont le conflit israélo-palestinien est perçu par les acteurs locaux, dont le mouvement amazigh. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une levée de boucliers générale… surtout qu’il ne s’agit pas du premier du genre. Le Centre Dayan a, en effet, une filière spécialisée dans les études sur les « élites qui contribuent au changement » dans le monde arabe. A ce titre, ce véritable think tank qui briefe des personnalités aussi prestigieuses que Bill Clinton ou Joe Biden sur la situation politique et sociale de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) a, à plusieurs reprises, mis en avant le rôle pacificateur que pourrait jouer le mouvement amazigh, entre autres, dans la résolution du conflit israélo-palestinien.

De là à pointer du doigt les Imazighens ? Certes, une frange parmi eux ne cache pas son indifférence quant au problème du Proche-Orient et certains militants se sont même rendus en Israël pour « représenter » le Maroc dans des séminaires. Mais est-ce suffisant pour y déceler un « complot sioniste » ? Pour Ahmed Dgharni, président du Parti démocratique amazigh marocain (PDAM, non reconnu) et qui a visité Israël à plusieurs reprises, cette affaire « est une machination ». Ahmed Assid, chercheur à l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe), y voit surtout une tentative de « décrédibiliser les revendications démocratiques du mouvement amazigh », arguant que « l’on ne s’intéresse qu’aux cinq militants qui ont visité Israël et non pas aux milliers de Marocains, dont des militants de l’USFP et de l’Istiqlal, qui s’y sont rendus l’année dernière. Sans parler de ceux qui profitent des nombreux échanges commerciaux avec l’Etat hébreu ».

Du côté du Centre Moshe Dayan, on explique qu’aucun soutien n’est fourni aux mouvements amazighs et qu’il s’agit uniquement de recherches scientifiques visant à mieux comprendre le monde arabe... et ses minorités agissantes.

Zakaria Choukrallah

Bruce Maddy-Weitzman*

« Israël ne soutient pas les Amazighs »

La presse marocaine a accusé la semaine dernière le Centre Moshe Dayan de plaider, dans un récent rapport, pour un rapprochement avec les militants amazighs en vue d’en faire des acteurs pro-Israël. Vous êtes l’auteur de l’étude précitée. Qu’en dites-vous ?

BRUCE MADDY-WEITZMAN : Le Centre Dayan est un institut de recherche universitaire relevant de l’université de Tel-Aviv. Il abrite des chercheurs respectés et reconnus qui effectuent des recherches sur l’histoire moderne et contemporaine du Moyen-Orient. Le centre ne soutient personne, mis à part les chercheurs qui y travaillent. Il ne s’agit pas d’un think tank politique qui publie des recommandations au gouvernement afin de réaliser de futures actions, mais plutôt d’un institut qui favorise la connaissance approfondie de l’histoire, de la politique, de la société et de l’économie de la région MENA. Je ne suis au courant d’aucun programme du gouvernement israélien de soutien au mouvement amazigh. Une telle démarche serait de toutes les manières contre-productive. Les opposants au mouvement amazigh trouvent sûrement pratique de brandir ces accusations de « complot israélien pour infiltrer l’Afrique du Nord » afin de réaliser leurs propres objectifs politiques. Ces assertions ne doivent pas être prises au sérieux.

Qu’est-ce qui justifie dans ce cas votre grand intérêt pour la question amazighe au Maroc ?

J’ai passé plus de trente ans à enseigner et à écrire sur l’histoire moderne et la politique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Mon intérêt pour le mouvement amazigh au Maroc et en Algérie ainsi qu’au sein de la diaspora est le prolongement de mes études antérieures portant sur divers aspects de la société dans ces pays (par exemple : le statut des femmes, les mouvements islamistes, l’évolution et la durabilité des systèmes politiques au Maghreb). D’ailleurs mon prochain livre, Le mouvement identitaire berbère, un défi pour les États d’Afrique du Nord, sera publié au printemps 2011 par The University of Texas Press. Dans le cadre de cette recherche, j’ai interviewé de nombreux militants amazighs et des intellectuels sur les trois continents.

Dans quelle mesure les Amazighs marocains sont-ils davantage susceptibles de contribuer à la paix au Proche-Orient que les autres tendances politiques au Maghreb ?

La paix ne pourra se faire qu’entre Israël et ses voisins immédiats. Cela étant, que des Amazighs marocains soient disposés à parler publiquement en faveur d’Israël, de son droit d’exister, qu’ils reconnaissent l’énormité de la Shoah infligée aux juifs et qu’ils défient le véhément discours antisémite et anti-israélien exprimé dans les autres milieux politiques est en soi un phénomène unique dans la région MENA. Le fait que ces différences soient publiquement exprimées est à mettre au crédit de l’évolution de plus en plus pluraliste de l’espace public marocain et de la société civile. Les Israéliens, dans leur majorité en tout cas, n’en sont pas conscients. Ils apprécieraient sûrement.

Le Maroc peut-il encore jouer un rôle dans le processus de paix au Proche-Orient ?

Le Maroc a par le passé joué un rôle de facilitateur dans le processus de paix israélo-arabe. Mais depuis la rupture des liens officiels en octobre 2000, il est resté en retrait surtout que le roi Mohammed VI a choisi de se concentrer sur la politique intérieure. Cela dit, le Royaume est toujours ouvert aux touristes israéliens, ce qui indique que tout en adhérant au consensus arabe, le pays continue d’adopter une perspective unique dans la région. Des gestes d’ouverture du Maroc seraient accueillis favorablement et aideraient à convaincre une opinion israélienne sceptique quant à l’existence de partenaires pour la paix dans le monde arabe. Le bloc des Etats arabes modérés (Egypte, Jordanie, Maroc et États du Conseil de coopération du Golfe) est impatient de voir des progrès significatifs dans les négociations israélo-palestiniennes. L’administration Obama voudrait également voir ce bloc jouer un rôle de soutien à la paix. Je pense cependant que les pays arabes, dont le Maroc, resteront prudents dans leurs actions.

Qu’en est-il des autres pays du Maghreb. Pensez-vous qu’une élite « plus favorable à la paix » émerge également ?

La Tunisie est très prudente à cet égard et préfère faire profil bas. Contrairement au Maroc, le tourisme israélien commence à peine à s’y développer mais les autorités ont délibérément tenu à le maintenir à petite échelle. Concernant l’Algérie, je ne vois aucun changement ou intérêt pour la question. Cela étant, la montée de l’Iran et le spectre du jihadisme dans la région MENA font que les trois pays du Maghreb et les Etats arabes modérés ainsi qu’Israël ont tout intérêt à collaborer. Mais cela ne peut se réaliser que si le processus de paix avance.

Propos recueillis par Zakaria Choukrallah

* Bruce Maddy-Weitzman est chercheur au Centre Moshe Dayan d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique. Auteur de plusieurs ouvrages sur le conflit, il est spécialisé dans la région du Maghreb et a réalisé de nombreuses études sur les Amazighs.

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