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Qui a tuĂ© Amina ? 
actuel n°134, vendredi 23 mars 2012
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L’affaire qui bouleverse le Maroc et scandalise le monde n’était peut-être pas aussi simple... Mais elle n’en est pas moins révélatrice d’une société qui vit dans un autre siècle et des failles d’un système juridique anachronique.


 

Qui a tué Amina ? Personne a priori, si ce n’est elle-même puisqu’il s’agit d’un suicide et qu’elle l’a revendiqué avant de succomber. Et pourtant, les présumés coupables de cette tragédie ne manquent pas. Il y a d’abord le mari, que la planète entière à l’unisson avec le Royaume, a tout de suite condamné : Amina se suicide car elle ne supporte plus de vivre en compagnie de Mustapha, l’homme qui l’a violée. Cette version, celle des parents, nous y avons tous cru. Mais après enquête sur place, force est de constater qu’elle n’est pas forcément la plus crédible. Car la version du mari, que personne n’a encore vraiment pris le temps d’écouter, est corroborée aussi bien en partie par la sœur de la victime que par la représentante de l’AMDH qui suit le dossier. C’est une tout autre histoire, celle d’un détournement de mineure certes, mais aussi d’une love story qu’aurait vécue une adolescente persécutée par ses parents.

Cette version est connue des autorités et les déclarations singulières de Mustafa Ramid et de Bassima Hakkaoui reposent sur ces faits supposés. A quoi bon supprimer une loi qui absout le violeur par le mariage... si en plus, elle ne s’applique pas à l’histoire d’Amina. Et pourtant, le fameux article 475 a bien été utilisé dans cette tragédie... et surtout les autres témoignages que nous avons recueillis auprès d’associations de trajectoires similaires prouvent que « la violée mariée au violeur » n’est pas un mythe.

L’article 475,héritage d’un code civil français conçu pour un pays rural où les garçons de ferme engrossaient les bergères, s’est étonnamment acclimaté dans le Maghreb.

L’argument de Bassima Hakkaoui (voir interview page 28), c’est qu’on ne peut pas  abroger cette loi « parce qu’on  ne peut pas aller contre la sociĂ©té ». Mais Ă  quoi sert la politique si ce n’est Ă  faire Ă©voluer la sociĂ©té ? Car le vĂ©ritable coupable dans l’affaire Amina, ce n’est pas une personne mais un système archaĂŻque oĂą le poids de la coutume prend le pas sur l’individu, oĂą le mariage avec un violeur est moins grave que la perte de la virginitĂ©. Ce n’est pas seulement une loi qu’il faut abroger, c’est une rĂ©forme qu’il faudrait enclencher pour Ă©radiquer l’obscurantisme et l’ignorance de ce pays. HĂ©las, ce n’est vraisemblablement pas ce gouvernement qui en prendra l’initiative...

Slimane Ammor

***

Une histoire d’amour ou un viol ?

 

Amina est partie en emportant ses secrets... Deux versions contradictoires s’affrontent, celle de la mère et celle du mari.

 

Samedi 10 mars. Il est 14h30. Une jeune femme s’écroule sur le sol. Mustapha Elfellak, son mari qui l’accompagne, l’abandonne pour aller chercher de l’aide. Le corps gisant à côté du bois « Del Monte » est celui d’Amina Filali, adolescente de 16 ans mariée depuis peu à l’homme qui l’a déflorée. Grâce à une pirouette juridique combinant l’article 475 de notre code pénal à une disposition de la Moudawana, le juge, la société et sa famille avaient permis la « réparation de ce préjudice ». Quelques minutes plus tard, une ambulance embarque Amina à l’hôpital de Larache. Mustapha ne la reverra jamais.

Que s’est-il réellement passé avant la mort d’Amina ? Nous sommes allés sur place pour rencontrer tous les protagonistes et les témoins de cette affaire. En recoupant toutes les versions contradictoires, deux histoires bien différentes apparaissent. Où est la vérité ? Il revient, maintenant, à la justice de trancher...

 

Version 1 : Le mari est un prédateur sexuel

Tout commence l’été dernier. Mustapha Elfellak, de neuf ans son aîné, accoste Amina sur le chemin de l’école. Il la conduit de force vers le bois qui sépare Krimda, le Douar de la jeune fille, de Sahel, une bourgade un peu plus « développée » où vit le jeune homme au sein d’une famille nombreuse. A l’aide d’une arme blanche, Mustapha dispose de sa victime des jours durant. Le théâtre de ses exactions est tantôt « La forêt Del Monte » où il conduit la mineure, tantôt une étable appartenant au père Elfellak.

Interpellée par les longues disparitions de sa fille, Zouhra mène une enquête auprès des habitants du douar et finit par retrouver Amina avec son ravisseur dans le bois, la lui arrache et le menace de porter plainte. Mais Mustapha n’en a cure. Les enlèvements se multiplient et les durées de disparition d’Amina s’allongent. Le prédateur a de plus en plus de mal à abandonner sa victime. Il en arrive même à se faire livrer repas chauds et vêtements de rechange par son ami Zouhair dans son abri de fortune. Amina se résigne à quitter l’école pour ne plus avoir à croiser son ravisseur.

La perte de virginité de la jeune fille, et donc de l’honneur de la famille, constatée par un médecin de Larache, la mère se décide à aller réclamer réparation auprès des parents du « défloreur ». Elle exige que Mustapha épouse Amina sans préavis. La mère de Elfellak l’envoie balader en lui assénant que jamais son fils ne donnerait son nom à une fille souillée et que ni sa colère ni le Makhzen ne la ferait changer d’avis. La hargne au ventre, Zouhra porte plainte pour viol auprès du procureur du roi du tribunal de Larache. Celui-ci n’étant pas compétent pour ce genre d’affaires, il transfère le dossier au procureur général du roi près la cour d’appel de Tanger. Ce dernier, fort de l’article 475, leur propose le mariage comme solution. Grâce à l’intermédiation de connaissances communes aux deux familles, Mustapha accepte enfin d’épouser Amina au lieu d’écoper d’une peine de prison. Quant au père de la victime qui au départ était opposé à cette union, il finit par céder à la pression de son épouse en acceptant de marier sa fille à son violeur. « Vous auriez voulu que je me retrouve avec une fille devenue femme sans acte légal et laisser échapper le responsable ? Qu’aurions-nous gagné à le mettre en prison ? Il en serait sorti quelque temps plus tard et aurait fait sa vie avec une autre femme tandis que ma fille aurait été destinée à mourir seule parce que personne n’aurait voulu d’elle… », assène Zouhra, semble-t-il plus indignée par le déshonneur que par la perte de sa fille.

L’autorisation de marier une mineure accordée par le tribunal de la famille de Larache à la demande de celui de Tanger, Mustapha entraîne la famille Filali dans une longue attente d’août à décembre pour enfin signer l’acte de mariage. « C’était une façon pour la famille Elfellak de se venger de nous. Les parents de Mustapha n’ont jamais admis le “mektoub” ; que leur plus jeune fils assume ses responsabilités en épousant ma sœur », témoigne Hamida Filali. Et d’ajouter : « Ils s’en sont donné à cœur joie durant les trois mois que ma sœur a passés chez sa belle-famille. Elle m’a souvent confié qu’elle était violentée, humiliée, affamée… elle qui aimait rire, avait des rêves plein la tête et aspirait à devenir quelqu’un. Il a fallu que ce criminel croise son chemin ».

L’honneur des Filali drapé dans un voile de légalité, il est désormais question de le rétablir en bonne et due forme en organisant une cérémonie de mariage au terme de laquelle Amina quitterait le bercail dans les bras de son mari, dans un caftan blanc sous les yeux de tous les habitants du douar. Seulement, profitant de l’absence de la mère, astreinte à travailler comme femme de ménage à Larache, Mustapha va chercher sa nouvelle épouse et l’embarque de force à Sahel, dans une dépendance de la maison familiale. Une union par dépit qui ne balaie pas tout l’opprobre jeté sur Amina et ses parents, et mène la jeune fille vers le désespoir. « Nous remarquions souvent des traces de coups sur son corps lorsqu’elle venait nous voir. Mais que voulez-vous ? Dans notre société, et plus particulièrement dans notre milieu, les gens ne savent pas tenir leur langue et une jeune fille déshonorée est destinée à rester avec son violeur car personne ne veut d’elle, même pas sa propre famille », confie Chouaa, la seconde femme du père de Amina et mère de ses trois demi-frères.

Méprisée par une belle-mère hystérique, délaissée par un mari qui s’est déjà lassé d’elle, Amina décide de mettre fin à ses jours. Un matin, elle prévient donc son mari de son intention de se rendre à Krimda pour voir sa famille. Il la retrouve au souk hebdomadaire de Sahel. Elle lui explique qu’elle était venue faire une course avant de se rendre chez ses parents. Il lui propose de retourner chez eux pour déjeuner et de la raccompagner par la suite chez ses parents. Sur le chemin, elle s’effondre et commence à vomir. Son mari l’abandonne pour alerter les gendarmes. Prévenus par un voisin, Zouhra et Lahcen arrivent en courant. L’ambulance ne tarde pas à arriver. Amina est admise aux urgences de l’hôpital de Larache. Sa mère prétend avoir entendu sa fille à travers la vitre de sa chambre lui dire : « Ils m’ont tuée », tandis que les gendarmes affirment qu’elle leur a confié sur son lit de mort : « c’est moi-même qui ai acheté de la mort-aux-rats au Souk et qui l’ai ingurgitée. N’en faites porter la responsabilité à personne d’autre ». Vers 23h, Amina s’éteint seule. Sa famille ne l’apprend que le lendemain matin.

 

Version 2 :  Amina et Mustapha, Love Story

Amina était follement amoureuse de Mustapha. C’est du moins ce que déclarent Hamida, sa sœur, et Mustapha lui-même.

A travers leur liaison, la jeune fille fuyait une famille morcelée. Elle a surtout trouvé en ce jeune homme, habitant à quelques lieues de son douar, la tendresse et l’attention qui lui manquaient chez elle. Le père, connu pour sa violence, avait délaissé sa première femme et ses quatre enfants depuis des années déjà pour prendre une seconde épouse avec qui il a eu trois enfants. Fort heureusement, sa fille aînée a trouvé refuge à son domicile conjugal à Larache. La seconde, Hamida, travaille depuis des années comme femme de ménage et loge dans une pièce qu’elle a prise en location dans la même ville. « J’ai décidé de quitter mes parents car je n’en pouvais plus d’assister à ces scènes morbides. En voyant ma mère battue et menacée avec un couteau à chaque fois que l’envie prenait mon père de venir nous réclamer de l’argent, j’ai décidé de faire ma vie ailleurs », témoigne Hamida. Amina avait cessé d’aller en cours depuis bien longtemps.

Selon Fathia Yacoubi, une bénévole de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) qui a suivi l’affaire depuis le début, la victime ne pouvait, étant âgée de 15 ans, fréquenter l’école primaire quand bien-même elle aurait des années de retard. Elle s’est vue contrainte d’accompagner sa mère et sa sœur à Larache pour faire des ménages. Elle a aussi travaillé dans une usine de poisson située à côté du port de la ville. Ses anciennes collègues s’indignent du désespoir qui l’a menée vers le suicide mais n’en disent pas davantage. Mustapha quant à lui, incrimine ses parents. « Le mauvais traitement de son père l’a menée vers moi. Je ne pouvais que l’accueillir et la soutenir lorsqu’à de nombreuses reprises, son père la jetait dehors à des heures indues. Les enlèvements et disparitions dont m’accuse sa mère ne sont qu’un tissu de mensonge », se défend Mustapha qui dénonce la pression de Zouhra. D’ailleurs, devant le procureur du roi, Amina a nié toutes les accusations brandies contre Mustapha par sa mère. Elle a déclaré devant la cour d’appel de Tanger l’avoir fréquenté délibérément. Les propos de Mustapha sont corroborés par le procès verbal ainsi que par le témoignage de l’AMDH. « Le certificat médical présenté par la mère est celui de la perte de virginité et non pas de viol », explique Fathia Yaacoubi. « Amina et moi étions amoureux. Nous sortions ensemble et comptions nous marier. Seulement, je n’avais pas les moyens de lui offrir une vie décente. Il aurait fallu attendre. Mais sa mère était pressée de laver l’honneur de la famille. Je l’ai donc épousée. Sa famille comptait organiser une cérémonie pour fêter notre mariage. Lorsqu’un jour, j’ai raccompagné Amina chez elle après nous être retrouvés, ma belle-mère lui a fait un scandale en lui jetant ses affaires à la figure. C’est ainsi que nous sommes allés vivre chez mes parents », explique Mustapha.

Durant trois mois, Amina louvoyait entre l’humiliation de sa belle-famille et la rancune de sa mère qui n’a jamais admis que sa fille réfute ses allégations de viol. Se sentant rejetée par tout le monde, la jeune fille de 16 ans voyait l’avenir s’effondrer devant elle. Quelle autre solution que de se donner la mort ou alors, tenter de se la donner histoire d’attirer l’attention sur son malheur ?

Son père affirme l’avoir vue le matin du samedi 10 mars. Son mari, lui, déclare n’avoir pas eu connnaissance que sa femme avait ingurgité du poison. En l’accompagnant chez ses parents, Amina s’évanouit devant ses yeux. Il court chercher de l’aide auprès des gendarmes. L’ambulance arrive mais il refuse de monter avec elle car Mustapha ne supporte pas les hôpitaux. C’est finalement son beau-frère qui le supplée.

Mustapha est veuf à 25 ans et pleure... sa bien-aimée ?

De notre envoyée spéciale, Asmaâ Chaïdi Bahraoui

***

 

Au pays de mes rĂŞves

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé qu’il y ait bien plus que ces 250 à 300 personnes venues exprimer leur indignation et réclamer justice pour Amina, samedi à Rabat, devant le Parlement.

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé y croiser tout à la fois Fathia Bennis et les « militantes » du Women’s Tribune, tous ces indignés du mouvement du 20-Février qui, il y a peu, envahissaient les rues pour réclamer plus de justice sociale, et toutes celles et ceux qui avaient exprimé sur la toile – de tweet en post sur facebook – leur solidarité avec Amina.

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé que les parlementaires (hommes et femmes) se montrent assez courageux pour venir à la rencontre des manifestants, en témoignage de leur prise de conscience.

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé que le président de la Chambre des représentants, Karim Ghellab, plutôt que de laisser porte close, reçoive une délégation des associations présentes devant l’Assemblée dont il a la charge, pour envisager une auto-saisine du Parlement en faveur d’une évolution de la loi.

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé préférer être sourd que d’entendre le ministre de la Justice déclarer que Amina aurait été « consentante », insultant ainsi une dernière fois la victime et avec elle toutes les femmes qui ont à subir la violence des hommes.

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé que notre ministre de la Solidarité (mais de quelle « solidarité ?), de la Femme (mais de quelle « femme » ?), de la Famille (mais avec quelle idée de la « famille » ?) et du Développement social soit immédiatement dessaisie de ses responsabilités pour avoir osé déclarer : « Parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice ».

Au pays de mes rêves, j’aurais aimé que les présidents ou secrétaires généraux de nos formations politiques s’expriment sans tarder publiquement pour dire leur attachement à une évolution rapide de la législation et leur détermination à faire avancer ce débat.

Au pays de mes rêves… Mais ce pays, qui prend les violées pour des femmes « consentantes » et qui en fait soit des épouses, soit des « prostituées », me fait-il encore rêver ?

Yanis Bouhdou

TĂ©moignages

J’ai le cœur qui saigne, laissez-moi vous raconter…

 

Le cas d’Amina n’est pas isolé. Ces trois histoires effarantes racontent un Maroc qu’on voudrait voir disparaître.

 

Effrayant ! 747 cas de viols sur mineures ont été enregistrés par le centre d’écoute Habiba Zahi en tout juste un an et demi. Aussi alarmantes et consternantes soient-elles, ces données ne sont pourtant pas exhaustives puisqu’elles ne révèlent qu’un minuscule échantillon d’affaires à l’échelle nationale. Ceux commis à Sebata, un quartier populaire de Casablanca entouré de favelas et de bidonvilles, dont l’emplacement délicat en fait un lieu à haut risque. Le cas d’Amina Filali, a beau avoir créé le buzz, défrayé la chronique, choqué, scandalisé et secoué l’opinion publique, est loin d’être un cas isolé dans notre pays, le viol étant le lot quotidien de plusieurs dizaines de filles au Maroc. Les Amina Filali du Maroc se comptent par milliers. Ces mineures se partagent le même sort, et parfois la même histoire. Et l’histoire, on la connaît tous.

 

L’enfance volée

C’étaient pour la plupart des enfants comme les autres, leur seul tort : se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Tout se passe très vite. Coincées au fond d’une impasse, bloquées dans une ruelle sombre, leur enfance leur est prématurément volée, à jamais. Et pour les plus malchanceuses, la grossesse est en prime. Pointées du doigt, pour toutes, la blessure de cesse de s’agrandir. Dégoût des hommes et aversion de leur propre corps. Victimes en premier lieu de leur tortionnaire, en second lieu d’une culture discriminatoire et d’une société insidieuse qui tente de camoufler son intolérance au nom de l’honneur et des traditions. Les voilà pointées du doigt, fautives et passées du banc des plaignantes à celui des accusées. Et voilà que la barbarie de l’acte s’ajoute au poids de l’indifférence, de la suspicion et des menaces de reniement. Et ça étouffe, et ça fait mal, très mal. Elles n’exigent rien et ne prennent que ce qu’il y a à prendre, se contentant de ce qu’on daigne leur donner. Comme Amina, elles ne peuvent pas faire leur propre choix, ni refuser et dire non. L’article 475 devient alors pour toutes ces jeunes filles un inévitable traquenard. Voici le récit de trois d’entre elles. Un récit qui gicle comme du poison, incisif et acerbe, et sonne comme autant de cris, d’appels au secours emmurés au plus profond d’elles-mêmes. Des témoignages percutants d’histoires qui bouleversent, chavirent et fracassent.

Ranya Sossey Alaoui

Sources : témoignages de Bouchra et de Zineb recueillis par Nadia Ighil du Centre Habiba Zahi, et de Siham, rencontrée samedi lors du sit-in.

***

« Il a enterré son enfant vivant »

« Ma fille n’avait rien d’une héroïne de film. Et pourtant, en 2007, on ne parlait que d’elle à Safi, d’où je viens. Cependant, sa tragédie a été très peu médiatisée. Son bourreau à elle, c’était son propre père. Il l’étourdissait quand j’étais absente pour faire d’elle ce qui lui chantait. A 15 ans, elle s’est retrouvée enceinte de son géniteur. Un opprobre qui la condamne de surcroît à se taire. J’aurais tout donné pour m’apercevoir de sa grossesse, mais je n’ai rien vu. Arrivée à terme, il l’a fait accoucher seule derrière un arbre, dans des conditions atroces. Pourtant, elle y a survécu, le bébé également. Jusqu’à ce que, un quart d’heure après, il l’enterre vivant, sous ses yeux impuissants. Son petit frère ayant assisté à la scène m’a tout raconté. J’étais traumatisée mais j’ai couru porter plainte contre mon mari qui s’est arrangé pour tout retourner contre moi ! Et me voilà embarquée pour « complicité de viol ». Je passe un an en prison. Pendant ce temps, mes sœurs – chez qui ma fille a trouvé refuge –, révoltées, parviennent à prouver mon innocence et à faire éclater la vérité. La justice existe vraiment. Il a fini par payer pour sa barbarie… Verdict : cinq ans de réclusion criminelle pour inceste, infanticide, accusations à tort… Cinq ans seulement, comme pour un chauffard bourré. Ma fille a survécu à mon emprisonnement, elle a survécu à l’inceste et même à l’infanticide. Mais cette insoutenable injustice lui aura été fatale. Son cœur n’a pas attendu longtemps pour cesser de battre. Deux semaines après, elle était morte d’une crise cardiaque. » Zineb

 

« J’ai tout comptĂ© : j’ai Ă©tĂ© violĂ©e  721 fois »

« Il a toujours été futé et machiavélique. Il savait toucher là où ça fait mal, et là où l’on ne verrait rien. Avec lui pas de coup ni de baffe, mais des menaces de mort pour acheter mon silence. Traumatisée, je ne disais rien. Alors, il récidivait. La troisième fois fut celle de trop. Je l’ai donc dénoncé. Je me suis tournée vers ma famille en quête de soutien et de justice, jamais je ne me serais doutée de la tournure qu’allaient prendre les choses, pas même dans mon pire cauchemar. Je me suis retrouvée mariée à 16 ans à un psychopathe, qui, en l’espace de deux ans, a fait de moi son rat de laboratoire, assouvissant sa soif bestiale et ses fantasmes les plus obscènes. En deux ans, j’ai tout compté : j’ai été violée 721 fois. Par miracle, je ne suis pas tombée enceinte. Il m’arrivait souvent de vouloir mettre fin à ma vie, mais chaque jour me rapprochait de mes 18 ans, de ma liberté. Une semaine avant mon anniversaire, je me suis enfuie chez ma sœur. Mon beau-frère m’a aidée à obtenir le divorce. Une tante a réussi à me trouver un travail. Ayant coupé contact avec mes parents et changé de ville, j’avais tout pour commencer une nouvelle vie et laisser le reste derrière moi. Mais aujourd’hui, à 26 ans, je n’y arrive toujours pas. » Bouchra (pseudonyme)

 

« J’ai Ă©tĂ© reniĂ©e par mon propre père Â»

« La raison aurait voulu que je sois rebutée par l’idée même de revoir cette pourriture. La logique, quant à elle, aurait voulu que je sois révoltée par ne serait-ce que la simple évocation du mot mariage. Pourtant, au-delà de toute logique, c’est moi qui ai tout fait pour m’unir à mon violeur. A 16 ans, je rêvais d’une vie meilleure. J’étais résolue à me l’offrir en travaillant dur et en réussissant mes études… Jusqu’à ce qu’il croise mon chemin. Au début, je ne comptais rien dire, mais il m’a laissé une cicatrice indélébile : un bébé dans le ventre que je n’ai découvert que trop tard. Comme prévu, le scandale a éclaté, et comme prévu, la décision était sans appel, pas question d’avoir un bâtard dans la famille. J’étais devenue persona non grata, clandestine et reniée par mon propre père. Entre vivre sous un toit, quand bien même ce serait celui de mon bourreau, et survivre sans, j’ai choisi la première option. Comble de l’ironie, il a avoué qu’il aurait préféré purger ses huit mois plutôt que m’épouser et reconnaître l’enfant. Cette union a eu son lot de violences et de supplices, j’ai été réduite à la condition de « bonne-à-tout-faire » chez ma belle-famille... Mes rêves sont derrière moi aujourd’hui et je n’ai que mon fils pour m’aider à surmonter tout cela. Et moi qui pensais ne jamais pouvoir l’aimer… » Siham (pseudonyme)

 ***

Aura-t-on une « loi Amina » ?

Le drame de la jeune Amina aura permis de lever le voile sur tout un arsenal de lois à revoir. Les politiques se mobilisent pour les réformer, mais pas de la même manière…

 

Au lendemain du scandale, féministes et défenseurs des droits de l’homme ont immédiatement brandi un slogan fort : « non à l’article 475 du code pénal, et à l’article 20 du code de la famille. » Le premier, qui date du temps du protectorat, prévoit que « lorsqu’une mineure a été enlevée sans violences par un homme qui l’épouse ensuite, ce dernier échappe à la peine qui lui aurait été infligée pour enlèvement, et qui est l’emprisonnement d’un à cinq ans et une amende de 120 à 500 dirhams ». Une sanction ridicule de l’avis de plusieurs féministes qui considèrent que ça ne dissuade pas suffisamment les violeurs. Or, ce n’est pas ce que dit vraiment le texte. Selon l’avocate Fadéla Sebti, l’article 475 ne concerne pas les cas de viol, celui-ci étant défini dans l’article 486 du code pénal comme étant « le fait, pour un homme, d’avoir une relation sexuelle contre le gré d’une femme, et punit ce crime d’une peine de réclusion de dix à vingt ans lorsqu’il est commis sur une mineure ».

 

Responsabilité des parents

« S’il y a eu viol dans cette affaire, l’agresseur aura échappé par deux fois aux condamnations qu’il aurait dû avoir. Car il se peut qu’il y ait eu amalgame entre les articles 475 et 486. L’agresseur n’aurait jamais dû être autorisé à épouser sa victime, si tant est que le juge ait été informé du crime », explique Fadéla Sebti. C’est pourquoi, poursuit-elle, l’article 20 du code de la famille, qui donne pouvoir au juge d’autoriser le mariage des mineurs, devrait faire l’objet de deux aménagements. « D’une part, le mineur devrait être entendu par un juge assisté d’un médecin adapté à la circonstance, et d’autre part, la décision du juge devrait être susceptible d’appel, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. », déplore l’avocate.

« Dans tous les cas, la sombre histoire de cette malheureuse, qui s’est suicidée parce que deux fois victime, ne devrait pas faire oublier l’immense responsabilité de ses parents », soutient la juriste. « Loin de les considérer comme des victimes, l’opinion publique devrait se rappeler que, sans leur volonté de “laver leur honte” par le mariage de leur fille, celle-ci ne se serait pas suicidée », clame-t-elle.

 

Mariage des mineures : on en reparlera

Du côté des politiques, l’opposition a vite sauté sur l’affaire, compliquant davantage la situation du PJD au pouvoir, qui adopte des positions uniques à ce sujet (lire interview Bassima Hakkaoui page 28). L’USFP, et le PAM ont vite dégainé. Le groupe parlementaire du parti du tracteur devrait déposer prochainement au Parlement une proposition de loi intitulée « Amina Filali ». Le texte juridique, toujours en discussion, a pour objet l’abrogation de l’article 475 alinéa 2 du code pénal. Pour sa part, l’USFP a chargé son groupe parlementaire « d’étudier la possibilité de déposer un projet de loi dans ce sens », nous confie Driss Lachgar, député et membre du bureau politique du parti. « Mieux encore, nous pensons revoir le code pénal et le code de la famille, car ils ont besoin d’être réformés », ajoute-t-il, précisant que son parti « est contre l’article 475 » (lire aussi l’interview de Ahmed Réda Chami page  30). Quant au RNI, il arrive un peu tard. Même si le parti « revendique l’abrogation de l’article 475 », comme nous l’explique la député Naïma Farah, il n’entend pas déposer un projet de loi dans ce sens, du moins dans l’immédiat. « Nous pensons d’abord organiser des rencontres avec les acteurs associatifs pour voir quelles seront les mesures à proposer », confie Mme Farah. Curieusement, ni le RNI, ni l’USFP et encore moins le PAM n’ont voulu s’exprimer sur l’article 20 de la Moudawana. « Politiquement, si l’on avance sur ce terrain, ils vont nous déchiqueter », nous confie un député de l’opposition.

Du côté de la majorité, en revanche, l’Istiqlal prend aisément position concernant l’article 20. « Quand il s’agit de filles mineures, il faut restreindre les conditions permettant leur mariage, sauf dans certains cas », explique Saâd Alami, du comité exécutif du parti. Concernant l’article 475, l’Istiqlal préfère « attendre d’entamer des concertations avec la majorité et les autres partenaires. Ensuite le gouvernement prendra les mesures qui s’imposent ». Pas très rassurant !

Ali Hassan Eddehbi


Entretien avec Bassima Hakkaoui, ministre PJD de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social.

« Le mariage des mineures existe même aux USA »

Sa position tranche avec celle des autres partis : la ministre PJD ne veut pas changer la société... Bassima Hakkaoui ne semble pas ébranlée par l’affaire Amina. « J’ai sous les yeux le dossier de la fille, la plupart de ce qui a été dit n’est pas vrai », assure-t-elle. Contrairement à certains qui n’osent pas dire tout ce qu’ils pensent, elle a, au moins, eu le mérite d’être claire. Elle n’est pas contre le mariage des filles mineures… même en cas de viol. Parce que, dit-elle, elle ne peut pas aller à l’encontre de la société ! Mme Hakkaoui va encore plus loin en préconisant que, si on garde l’article 475, il faudra des « mesures pour accompagner le mariage entre la mineure et son violeur pour qu’il n’échoue pas ».

A votre avis, faut-il abroger l’article 475 du code pénal ?

Cet article parle du détournement des mineurs. Il préconise une sanction de cinq ans d’emprisonnement et une amende de 120 dirhams. Je pense que cet article doit être très rapidement amendé pour alourdir la sanction actuelle, très légère, qui n’est pas à même de dissuader les criminels. L’alinéa 2 de cet article, qui exonère de la peine celui qui épouse une mineure après l’avoir détournée, mérite un débat. Il faut une approche juridique, sociale et psychologique. On ne peut pas imposer une loi à la société au risque de favoriser d’autres problèmes sociaux.

 

Vous voulez donc garder cet article ?

Si l’on empêche une mineure d’épouser l’homme qu’elle aime, elle s’enfuira avec lui. Je suis socio-psychiatre, je vous parle en connaissance de cause. C’est d’ailleurs la femme qui endosse tout. C’est elle qui est victime du déshonneur. Or l’homme ne souffre de rien alors que c’est lui le criminel. C’est un problème culturel. La loi donne cette possibilité de réparer le drame pour la femme, mais c’est en même temps une bouée de sauvetage pour l’homme.

 

Serions-nous devant le fait accompli ?

L’article 475 cherche à réparer une situation d’erreur. Mais cela ne réussit pas tout le temps. Le mariage entre la victime et son violeur a de fortes chances de ne pas marcher car il ne bénéficie pas d’accompagnement. L’affaire d’Amina Filali a été une occasion pour parler de ce sujet. J’ai tout le dossier de la fille et il s’est avéré qu’il n’y a pas eu viol, et que le mariage a été conclu avec le consentement de la fille. Elle était jeune, et c’est pour cela qu’elle n’a pas su gérer la situation et donc, s’est suicidée.

 

Justement, que pensez-vous de l’article 20 du code de la famille ?

Le législateur est sage et équilibré. J’ai travaillé sur ce sujet en tant que députée. La loi va dans le sens de s’adapter à la société qui marie des filles jeunes. Aux Etats-Unis, une fille mineure peut se marier à condition d’avoir l’accord de ses parents. Nous ne pouvons quand même pas être plus ouverts que les Etats-Unis !

 Dans ce cas, peut-on restreindre davantage ces exceptions prĂ©vues dans l’article 20 ?

Selon la loi actuelle, le juge doit écouter toutes les parties et faire une enquête avant d’autoriser le mariage. Cependant, je propose de revoir le pouvoir discrétionnaire du juge de manière à ce que les exceptions ne puissent dépasser l’âge de 16 ans. Le ministère collabore avec le département de la Justice pour faire un projet de loi dans ce sens. J’espère qu’il verra le jour bientôt.

Propos recueillis par A.H.E.

 *** 

Elles veulent réformer la loi

 

Khadija Rouissi, vice-présidente du groupe PAM au Parlement

« Il faut abroger d’urgence  l’article 475 »

Khadija Rouissi, vice-présidente du groupe PAM au Parlement

« Si on s’en tient à une lecture stricte de l’article 475, comme c’est censé être le cas pour tous les articles de la loi pénale, celui-ci ne concerne pas le viol ou l’atteinte à la pudeur, comme il est question dans les articles 485 et 486. Il porte sur « l’enlèvement » et « le détournement » de mineur. D’un autre côté, l’expression « sans violence » insinue qu’il y a quelque part présomption de consentement qui serait donc obtenu par violence « morale », étant donné que le consentant est un enfant, et n’a donc, de ce fait, pas assez de discernement. Mais le consentement n’est-il pas vicié dès lors qu’il s’agit d’un mineur ? Cet article permet donc aux juges d’autoriser le mariage même quand il y a eu viol ou attentat à la pudeur, quand bien même ce dernier n’y fait aucune allusion. En plus d’interpeler la conscience de tous les Marocains, l’affaire Amina Filali interpelle notre justice qui n’a pas su évoluer, et qui, dans des cas comme celui-ci, légitime l’arbitraire et l’injustice au lieu de se faire garante de la protection des individus contre toute forme de violation des droits humains. L’abrogation de cet article doit se faire le plus tôt possible et ne doit en aucun cas attendre la refonte générale du code pénal, qui requiert beaucoup de temps et de travail. L’opinion publique a montré clairement son indignation, et il est de notre devoir, par respect à la mémoire d’Amina Filali, de procéder d’urgence à l’abrogation de cet article. »

 

Nabila Mounib, secrétaire générale du PSU

« Marier les mineures est un crime ! »

« Le code de la famille a été une avancée remarquable, mais il doit être révisé aujourd’hui. Concernant son article 20, je pense que marier les filles de moins de 18 ans est un crime ! Mais je sais que l’abrogation de cet article est très difficile, en particulier dans les régions rurales où les conditions de vie sont très défavorables aux jeunes filles et aux femmes en général. Les fillettes n’ont pas accès à l’éducation et encore moins à une vie décente. Elles se trouvent, de fait, victimes de ces mariages. Cette condition socioéconomique ne changera pas de sitôt, mais en attendant nous devons restreindre le droit d’appréciation du juge pour que le mariage des mineures soit vraiment l’exception de l’exception. Autrement, les chiffres de mariages des mineures vont grimper surtout pendant cette année où nous souffrons de sécheresse. »

 

 

Fouzia Assouli, présidente de la Fédération de la Ligue Démocratique pour les Droits de la Femme

« Notre justice sacrifie nos jeunes filles »

« L’article 475, c’est l’article de la honte. L’affaire Amina Filali est un événement choquant et douloureux qui dévoile au grand jour la faiblesse de notre législation, et il était grand temps. La jeune Amina a été servie à son violeur, au nom de la loi.

Elle a été victime de son violeur, de la mentalité de notre société, et surtout, de la complicité de l’Etat et de ses lois. Au lieu de trouver un soutien psychologique et un accompagnement, elle a trouvé la récidive. Notre justice sacrifie nos jeunes filles au nom de la société, des mœurs et de la famille. C’est inadmissible. Car, oui, la société aussi est à pointer du doigt. Si les parents d’une victime vivaient dans un pays laïque et développé, envisageraient-ils ne serait-ce que l’idée de donner leur fille en mariage à son violeur ? Evidemment pas.

Il serait temps que les mentalités changent. Pour ce faire, des campagnes de sensibilisation doivent être menées aux quatre coins du Maroc. Ensuite, un article qui annule la sanction encourage la récidive, et une telle union ne devrait être tolérée sous aucun prétexte, ni exception. L’article 475, accompagné d’une refonte totale du code pénal en faveur de la femme doit s’inscrire parmi les priorités de l’Etat. »

Propos recueillis par Ranya Sossey Alaoui et Ali Hassan Eddehbi


La refonte du code pénal : une lutte qui n’a que trop duré

 

Contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, le combat pour la refonte globale du code pénal remonte à bien avant l’affaire Amina Filali. En 2006, le code pénal était déjà dans le collimateur de plusieurs ONG féministes, et faisait l’objet de multiples sit-in partout au Maroc. Principalement pour l’abrogation immédiate de ce qu’il comporte d’articles liberticides, discriminatoires et rétrogrades, dont l’article 475. En 2010, vingt-deux grandes ONG formaient « Le printemps de la dignité », une coalition qui appelle à la mobilisation pour une féminisation de la Justice à travers un code pénal plus équitable envers les femmes, inspiré des droits humains. Très vite, un mémorandum a été élaboré et soumis à l’ex-ministre de la Justice, Mohamed Taieb Naciri, mais il est facile de s’apercevoir que ce sujet est loin d’être à l’ordre du jour. Najat Razi, présidente de l’Association marocaine pour les droits de la femme (ADFM) s’indigne : « Pour l’Etat, les femmes ne sont pas une priorité, les mineures non plus apparemment. Il y a eu quelques rencontres, mais nous nous attendions à une vraie démarche de concertation, nous n’avons rien eu. ça traîne depuis deux ans, sans justification. Qu’est-ce qui a pu retarder le processus ? Pourquoi ce projet de loi n’a-t-il pas été présenté d’urgence au Parlement ? Nous n’arrivons pas à comprendre. »

R.S.A.

 ***

Entretien avec Ahmed Réda Chami, député USFP

« Un avant et après #RIPAmina »

 

L’ancien ministre de l’Industrie, député de l’USFP, a été l’un des très rares élus à mobiliser pour condamner ce « déni du droit des femmes à la dignité »

 

Quelle a été votre réaction à l’annonce de la mort par suicide de la jeune Amina ?

Profondément ému, avant même d’essayer de comprendre. La souffrance de cette enfant était telle que la vie lui paraissait un poids insurmontable. Lorsqu’on connaît les raisons qui l’ont poussée à se donner la mort, on ne peut ressentir que de l’indignation.

 

Comprenez-vous l’émotion suscitée au sein de la population, sur les réseaux sociaux, dans les médias ?

Je la comprends et je la partage. Je l’ai dit d’ailleurs sur les réseaux sociaux. J’ai attendu de bien connaître les éléments avant de m’exprimer. Le sujet est trop sensible pour ne pas bien peser chaque mot et entendre chaque vérité, aussi insupportable soit-elle. J’ai suivi les discussions entre citoyens en colère (sur Twitter, facebook et dans mes réunions), presque ahuris de découvrir que nous avons encore dans notre code pénal des articles, et je pèse bien mes mots, moyenâgeux.

En quatre jours, une pétition qui atteint 4 000 signatures, de nombreux groupes facebook créés, un sit-in devant le Parlement, des manifestations spontanées à Larache, « La marche des femmes libres » en préparation pour le 25 mars… La société civile a encore une fois joué son rôle de catalyseur, qui a d’ailleurs conduit à ce que les voix s’élèvent et dépassent nos frontières. L’idée que notre société conserve intacte cette capacité d’indignation prouve qu’elle est en bonne santé. C’est peut-être l’une des notes d’espoir à ressortir du malheureux cas d’Amina. Il faut que sa mort ne soit pas une mort de plus, mais un « avant » et un « après #RIPAmina ».

 

La mort de cette jeune fille de 16 ans a mis en lumière un certain nombre de dispositions législatives qui, aujourd’hui, choquent une grande partie des Marocains. Partagez-vous cette indignation ?

Le citoyen que je suis la partage, je l’ai dit. Le député que je suis devenu la dépasse pour agir. L’émotion est mobilisatrice, mais elle doit, à un moment, laisser la place au nécessaire travail d’investigation pour un réel « plus jamais ça ». Il faut que l’on définisse les contours de ce « ça ». Parce qu’il ne s’agit pas « uniquement » d’un cas de viol, dont les circonstances exactes doivent être déterminées, on est face à une aliénation, voire d’un déni du droit des femmes à la dignité. Cela doit changer.

Vous avez pris l’initiative de mobiliser sans tarder le groupe de l’USFP à la Chambre des représentants. Que souhaitez-vous exactement ?

Nous avons rapidement convenu qu’il fallait demander sans attendre une commission d’information parlementaire. Il faut faire toute la lumière sur cette sombre affaire, pour connaître le rôle et les responsabilités de chacun, et éclairer nos concitoyens qui ont des attentes légitimes. Je l’ai dit, il est urgent, de protéger les victimes, d’entamer une réflexion globale sur la question des agressions sexuelles, de la pédophilie, du mariage des mineurs et des peines encourues. La commission d’information devra rencontrer la gendarmerie royale, le tribunal, la cour d’appel, l’hôpital, l’environnement familial, ainsi que les associations.

L’USFP est aujourd’hui dans l’opposition. Allez-vous déposer rapidement une proposition de loi de nature à modifier le code pénal, ou simplement interpeller le gouvernement ?

Par essence, on interpelle le gouvernement, mais on ne se limitera pas à cela. La commission d’information, qui regroupera différents partis politiques, devra proposer des actions pour changer la situation actuelle, notamment des amendements du code pénal. Je ne partage pas les propos de la ministre de la Femme à ce niveau-là. Nous pouvons et devons changer les choses.

 

La mort de cette jeune fille de 16 ans pose de multiples questions. Comment le politique peut-il aujourd’hui contribuer à l’évolution de la société, sans s’en tenir aux discours incantatoires ?

Le politique aujourd’hui a beaucoup de marge de manœuvre, à lui de savoir l’utiliser. Les parlementaires sont vigilants pour ne pas laisser y passer des textes qui contiennent des absurdités (comme l’article 475). Pour les anciennes lois, il y a deux déclencheurs du changement : des drames tragiques qui nous interpellent, pour lesquels malheureusement les actions sont faites a posteriori ; et la vigilance de la société civile ou des partis politiques qui alertent en amont. La responsabilité incombe aux politiques. Nous comptons aussi sur les associations. Il nous faut travailler ensemble pour apporter les amendements nécessaires. Il est malheureux qu’on le fasse après son dénouement tragique, mais le cas d’Amina va nous permettre de faire avancer ces points.

 

L’USFP, à laquelle vous appartenez, s’affiche comme un parti progressiste. Or, il semble pourtant s’accommoder d’une législation pour le moins conservatrice, assez éloignée des valeurs que vous êtes censés porter. Prendrez-vous prochainement des initiatives pour faire évoluer votre formation ?

L’USFP en tant que parti progressiste ne peut pas s’accommoder d’une législation rétrograde. De par son appartenance, elle a mené un combat pour la modernité, et continuera à le mener, que ce soit au niveau des lois, de la société et de la vie de tous les jours. En ce moment même, un vaste mouvement, dont je fais partie, se matérialise au sein de l’USFP pour rénover le parti.

Propos recueillis par  Henri Loizeau

 

Femmes libres 

Elles sont membres de la société civile ou militantes politiques, engagées dans des associations ou sympathisantes de la cause des femmes. Elles ne se connaissent pas forcément, mais elles se sont retrouvées sur la toile, nouvelle agora des temps modernes. Elles, ce sont Najat, Raja, Latifa, Renée, Rachida, Marie-Hèlene, Nouzha, Naïma ou Najiba… et bien d’autres encore. Des milliers de femmes – elles étaient plus de 3 000 jeudi dernier sur la page « La marche des femmes libres » sur facebook – indignées par la mort d’Amina, et mobilisées pour que la loi, cette loi qui permet notamment au violeur d’échapper à toute peine s’il épouse sa victime, soit sans tarder révisée. A leurs côtés, d’autres encore – de L’Association des femmes démocrates du Maroc, du Printemps de l’égalité, du Mouvement pour la parité… – se sont activées toute la semaine pour participer à cette mobilisation, interpeller les élus, les ministres, ou Abdelilah Benkirane.

Rarement les réseaux n’auront été à ce point prolixes, comme s’il s’agissait de se rassurer en partageant l’indicible. Et d’exprimer toute son horreur à la « découverte » d’un code pénal « moyenâgeux », comme le dit si bien Ahmed Réda Chami (lire ci-contre). Combien seront-elles ce dimanche devant le palais de Justice de Casablanca, à 15 heures, pour « La marche des femmes libres » ? On les espère nombreuses, beaucoup plus que samedi dernier devant le Parlement.

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