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Investiture : Vote sous haute tension
actuel n°126, vendredi 27 janvier 2012
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Alors que les diplômés-chômeurs se déchaînent aux portes du Parlement, Benkirane défend, comme il peut, un programme gouvernemental largement contesté.

 « Ecoute, écoute Benkirane, les diplômés-chômeurs ne désarment pas » ! L’accueil plutôt musclé réservé au cortège du Premier ministre semble avoir été préparé avec soin.


Toutes les issues du Parlement sont bloquées par des jeunes munis de brassards bariolés. Pour rejoindre les députés qui l’attendent dans l’enceinte de la vénérable institution, Benkirane n’a dû son salut qu’au talent des policiers rompus depuis longtemps à l’exercice.

 Malgré son sourire éternel, le chef du gouvernement a les traits tirés et semble se prêter de mauvaise grâce au pénible exercice d’explication de texte qui précède la séance du vote. La première partie de l’examen est réservée aux conseillers de la seconde Chambre qui ont, pour la plupart, boudé la réunion puisqu’à peine 56 conseillers ont daigné faire le déplacement.

 En rodage depuis quelques semaines, le gouvernement a donc passé, jeudi dernier, son baptême du feu dans la douleur. Après des débats particulièrement houleux, lors de la séance plénière du 26 janvier, la Chambre des représentants a finalement adopté, à la majorité des voix, le programme gouvernemental, avec un nombre de 218 «oui» contre 135 «non», un score honorable pour l’opposition.

 

Programme irréaliste ?

Quelques jours auparavant, les deux Chambres laissaient filtrer les critiques acerbes de l’opposition. Les dirigeants du RNI, de l’USFP et du PAM se sont succédé à la tribune pour passer au crible un programme jugé irréaliste, qui n’apporte rien de nouveau par rapport aux discours d’investiture des gouvernements antérieurs, y compris ceux des technocrates vilipendés, à l’époque, par les islamistes en tant qu’opposants.

Lundi, à la Chambre des représentants, Rachid Talbi Alami, un des lieutenants de Salaheddine Mezouar a émis des doutes sur la capacité du gouvernement à tenir ses promesses, alors qu’il a perdu un temps précieux à gérer la bataille qui a marqué la distribution des portefeuilles.

Au cours de son intervention, l’ex-ministre des Affaires générales du gouvernement Jettou a épinglé la nomination d’un ministre d’Etat, contraire selon lui à la nouvelle Constitution, et qui réduit à néant toutes les promesses de rationalisation des dépenses publiques faites par le PJD au cours de sa campagne électorale.

Même son de cloche au niveau de la Chambre des conseillers où le président du groupe du RNI, Maâti Benkaddour, ne s’est pas privé de dire tout le mal qu’il pensait d’un programme gouvernemental plus proche d’une déclaration d'intention.

« Ce programme ne définit pas clairement les ressources et les moyens à mettre en œuvre pour faire face au chômage, à la pauvreté et à la précarité sociale », a estimé le chef du groupe RNI.

De son côté, le Parti socialiste n’a pas résisté à la tentation de rappeler les années fastes de l’USFP, qui a mené l’alternance avec brio en jouant un rôle de premier plan dans la concrétisation des réformes. Lors de son intervention mardi dernier, Ahmed Zaidi a interpellé Abdelilah Benkirane sur une déclaration gouvernementale qui ne répond ni aux attentes des électeurs ni à la soif de changement de la société.

Pour le président du groupe socialiste à la Chambre des représentants, le programme est vague puisqu’il ne comporte ni statistiques ni agenda précis pour la réalisation des actions promises. De plus, il passe sous silence les moyens humains et financiers à mettre en œuvre. « Prévarication, corruption, manque de transparence lors des transactions publiques, impunité, économie de rente et agréments de toute nature. » Ces aspects n’ont pas fait l’objet d’une mention spécifique dans le discours du gouvernement selon les socialistes. « Vous devez vous estimer heureux puisque vous avez été porté à la tête du gouvernement dans une conjoncture favorable, au regard de celle qui existait lors de l’investiture du premier gouvernement de l’alternance en 1998 », a jeté le bouillonnant député socialiste à la figure de Benkirane.

 

Pour sa part, le PAM, en la personne de l’avocat Abdellatif Ouahbi, a pointé du doigt une coalition extrêmement fragile, rappelant à Benkirane qu’il a failli à sa mission de moralisation de la vie politique puisqu’il a été incapable de bouter hors de son gouvernement d’anciennes figures comme Toufiq ou encore Maâzouz.

 

La réponse de Benkirane

Les plus lucides reconnaissent, de plus en plus ouvertement, qu'il faudrait «un miracle» pour que le gouvernement avance le moindre petit pion dans l’échiquier politique des réformes sociales.

Pour sa défense, Benkirane a, pourtant, abreuvé les parlementaires de diverses raisons d'espérer. Et le chef du gouvernement de dérouler, brillamment, ses raisonnements paradoxaux. Avant de chercher à obtenir la confiance des députés, le Premier ministre a bien tenté de répondre aux remarques des groupes parlementaires.

ll a, ainsi, rejeté en bloc les reproches liés à l'absence de chiffres et de dates, rappelant qu’une déclaration n’est pas une loi de Finances et encore moins un rapport sur les actions sectorielles de tel ou tel département. Il a balayé ces critiques du revers de la main, estimant que l’opposition devrait être constructive au lieu de se focaliser sur des détails.

Benkirane est convaincu que l'exécutif a « adopté une stratégie de développement ambitieuse pour répondre aux attentes pressentes et légitimes des citoyens, au lieu de se cantonner dans une approche défensive qui nous impose de subir, au lieu d'agir ».

Parfaitement conscient de la conjoncture internationale actuelle et des défis qu'elle impose, le gouvernement est au fait des opportunités et des moyens dont dispose le pays, soutient le chef du gouvernement qui s’engage à respecter les résultats du dialogue social d'avril 2011.

Il rappelle aussi que l’exécutif prendra toutes les mesures législatives et réglementaires pour que les échéances électorales relatives aux collectivités territoriales et aux organisations professionnelles soient tenues dans les délais impartis.

A ce stade, et jusqu'à preuve du contraire, l’expérience Benkirane est, au mieux, le laboratoire d'un exercice du pouvoir accordé par le peuple aux islamistes, et au pire, une mauvaise parenthèse à fermer au plus vite. En tout cas, il y a les mots et les actes. Reste à prendre au mot Benkirane avant de juger ses actes.

 

Abdellatif El Azizi

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