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Sexe, alcool, haschich, jeux… Les 7 vices des Marocains
actuel n°32, samedi 30 janvier 2010
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Le Maroc, pays de tous les interdits ? A voir comment certaines pratiques se développent et prolifèrent, rien n’est moins sûr. Sans juger, « actuel » en a listé sept, parmi les plus répandues. Florilège.

Notre culture musulmane et notre éducation nous les interdisent formellement. Dans la pratique, il n’en est pas un parmi nous qui n’ait brisé au moins l’un de ces interdits. Allégrement. Alcool, haschich, jeux de hasard, bakchich, paroles ou actes violents de tout acabit, sexe (sans pénétration)… Ces interdits que d’aucuns qualifient de purs péchés sont de facto une composante de la vie de tout Marocain.

Certains servent d’échappatoire à une dure réalité, d’autres sont une voie hasardeuse vers un lendemain meilleur fantasmé. D’autres encore une manière de se procurer du plaisir, obtenir une faveur ou s’exprimer, tant bien que mal. Installés dans les mœurs, nombre de ces « vices » ont été « marocanisés ».

Ce sont la plupart du temps des péchés universels, mais mijotés à la sauce locale. C’est tout naturellement, parce que le Maroc est le premier producteur et exportateur mondial de cannabis que la simple évocation de nos contrées renvoie, chez bien des esprits, à la drogue illicite. Tout comme il n’est pas un rapport qui n’évoque, ou traite en détail, ce fléau endémique qu’est la corruption. Une pratique qui atteint dans notre pays un degré de normalité pour le moins choquant.

Autre sujet choc : le sexe. Faire l’amour au Maroc, en dehors du cercle de plus en plus inaccessible du mariage, c’est d’abord préserver une virginité toujours aussi essentielle dans l'esprit des hommes comme celui des femmes. A la nécessaire libération des corps liée à l’occidentalisation de la société, survivent, vous l’aurez compris, les blocages inhérents à toute nation traditionnelle en mutation.

Être marocain, c’est s’évertuer éternellement à contourner ces obstacles culturels pour pouvoir s’exprimer comme tout un chacun. Ce besoin d’expression peut revêtir un caractère violent et se traduit parfois par des comportements inciviques. Les plus saillants sont ceux observés dans nos rues : gesticulations, insultes et coups de klaxon sont le quotidien des grandes villes.

Tous ces vices sont drapés d’une hypocrisie qui fait que nous n’arrivons toujours pas à regarder en face ces « pratiques » enveloppées dans un voile de codes et d’astuces 100% marocaines. « Il m’a fallu plus de deux ans pour enfin comprendre que je peux tout me permettre, mais suivant des règles locales qui s’apparentent à une véritable culture. Conduire au Maroc, c’est être muni d’un permis en bonne et due forme avec, dedans, un petit billet avec. Sortir avec une Marocaine, c’est respecter le fait qu’elle veuille préserver sa virginité et se débrouiller autrement et ainsi de suite », témoigne Eric, un Canadien installé à Rabat. « Le Maroc, c’est Babel. Sa version marocaine est underground, c’est tout », ajoute-t-il.

Un Babel où le malaise social est omniprésent, la culpabilité de mise. Le caractère « haram » de ces vices est mal vécu. Au point de donner lieu à des contradictions porteuses de plusieurs dangers. Loin d’être exhaustif, ce tour d’horizon de nos vices les plus populaires, se veut un moyen de lever le voile sur une partie de ce que nous sommes. Un pan de nos faiblesses. Il ne s’agit nullement de s’autoflageller, encore moins de juger. Mais d’essayer de comprendre.

1 - ALCOOL Vive la production (et la consommation) nationale !

300 000 hectolitres par an. Telle est notre consommation annuelle moyenne par an en alcool. Et d’année en année, la hausse est au rendez-vous. Elle se situe entre 3,5 % et 6 %. Une croissance portée par les jeunes de moins de 20 ans qui représentent plus de 50 % de la « clientèle ». Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des jeunes, toutes catégories sociales confondues, se présenter le plus normalement du monde devant la caissière avec leurs bières ou bouteilles de vin.

Ce sont les marques locales qui ont le plus la cote. À commencer par les bières, du genre Flag Spéciale, celle que l’on qualifie de reine des bars. Avec 650 000 bouteilles vendues chaque jour, le surnom n’a rien d’exagéré. En 35 ans d’existence, aucune autre marque de bière, locale ou internationale, et même aussi peu chère que Stork, n’est parvenue à détrôner la Spéciale.

Viennent ensuite les vins made by Les Celliers de Meknès qui détiennent 85 % du marché avec 600 millions de dirhams de chiffre d’affaires et 28 millions de bouteilles vendues par an, presque une bouteille par citoyen. En vente partout, l’alcool est un « service » avec un système de « permanence ». Passé vingt heures, les guerrabas prennent le relais. Implantés dans les quartiers populaires, ils sont ouverts jusqu’au petit matin.

Si la consommation d’alcool relève, somme toute, du libre arbitre de tout un chacun, force est de constater que l’absence d’une loi adaptée (le texte régissant ce volet voulant toujours que la vente d’alcool soit interdite aux Marocains musulmans) laisse s’infiltrer aussi bien les porte-étendard du dogme qui militent pour la suppression d’un commerce rapportant pas moins de 1 milliard de dirhams de recettes fiscales, que les abus en tout genre. Un acte manqué qui a un coût : 11% des accidents de la circulation, notamment. Et une polémique sur « l’interdiction de la vente d’alcool aux musulmans » qui n’en finira jamais.

2 - JEUX DE HASARD La fièvre du gros lot

28 millions de bouteilles de vin vendues par an, soit une par citoyen. Pour les uns, c’est « Al Khayle » (les courses), pour les autres c’est « carta » (les cartes). D’autres encore préfèrent le Loto ou le Totofoot, bien de chez nous. Tous jouent… jusqu’à leur vie pour un bon assortiment de numéros, une monture ou un jeu de devinettes avec des cartes.

L’industrie est florissante. Elle a atteint un chiffre d’affaires de 2,6 milliards de dirhams, soit une dépense moyenne de 86,6 dirhams par personne et par an. C’est un peu plus du tiers de ce que dépense chaque Marocain par an… en médicaments. Vous avez bien lu. Il y a les fidèles, totalement accros à leur jeu préféré. Et il y a les joueurs occasionnels. Tous y laissent des sommes plus ou moins importantes d’argent. Et rares sont ceux qui gagnent le gros lot.

Véritable secteur économique, le jeu, du moins pour la partie visible de l’iceberg est réglementé. Elles sont ainsi trois sociétés à se partager le marché. La Marocaine des jeux et des sports gère les paris sur les matchs de foot avec, notamment, pour finalité de participer au développement du sport. Le montant des produits de La Marocaine des jeux et des sports pour l’exercice 2007 s’établit à 411,7 millions de dirhams. Jeu favori des Marocains, Cote et foot qui a atteint un chiffre d’affaires de 150 millions de dirhams. Suivent le fameux Toto foot qui a atteint 115,1 millions de dirhams et les loteries instantanées, comme celle consistant à gratter, avec un jackpot de 120,7 millions de dirhams.

Il y a aussi la Loterie nationale, qui contrôle les jeux de hasard où les combinaisons ne sont choisies sur aucune base; et qui a brassé en 2008 des ventes de l’ordre de 562,8 millions de dirhams. La Loterie nationale, c’est d’abord le Loto, véritable sport national avec 205 millions de dirhams de ventes en 2008. C’est aussi le Keno (135 millions de dirhams), dont les résultats sont affichés sur nos chaînes de télévision, et le tout nouveau Pick’n’play (168 millions de dirhams). Enfin, il y a la Société royale d’encouragement du cheval (SREC), relevant du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, qui détient le monopole sur les paris de course de chevaux et de lévriers et qui, elle, bat tous les records en brassant au moins 1,5 milliard de dirhams par an.

Avec des points de vente dédiés, des cafés « spécialisés » et une armée d’accros, c’est le jeu le plus populaire, mais aussi celui où les joueurs laissent le plus de plumes. Quant aux plus riches, ils ne sont pas exempts de ce vice : le succès du casino de Mazagan est là pour le prouver.

3 - SEXE Virgin suicide

Excepté dans les grandes villes, où les hommes commencent à accepter que leurs femmes aient un passé, la virginité est encore importante dans la mentalité des Marocains. « Or, les femmes ne peuvent se libérer qu’en arrêtant de mettre en avant leur virginité », martèle Ghita El Khayat.

En attendant, on se protège en s’aidant de moyens détournés pour satisfaire son partenaire. C’est pour cela que la sexualité la plus fréquente chez les célibataires, c’est le fameux sexe sans pénétration, véritable spécialité locale, ou des pratiques telles que la fellation et la sodomie. C’est que, en pleine période de découverte (de leur corps, de leur sexualité, de leur liberté), les jeunes hésitent entre tradition et modernité.

La peur du jugement familial et social, l’appréhension de la réaction du fiancé créent un véritable blocage. Pour Abdessamad Dialmy, qui vient de publier La sociologie de la sexualité dans le monde arabe, « nous sommes en train de passer d’un ordre sexuel traditionnel à un ordre moderne, alors que la majorité des sociétés occidentales sont déjà dans une phase postmoderne ».

Résultat : les relations sexuelles hors mariage sont frappées du sceau du secret. La sexualité est présentée comme une relation à haut risque, une source de problèmes et de souillures. Ce n’est donc pas pour rien que les Marocains vivent encore une grande misère sexuelle. Seulement 33% des hommes et 23 % des femmes se disent satisfaits de leur vie sexuelle.

C’est ce qui ressort d’une étude mondiale menée dans vingt-sept pays par le cabinet d’étude Harris Interactive de Pfizer. Preuve que le débat même sur la sexualité n’est pas encore « libéré », seuls 55% des hommes et 46% des femmes de l’échantillon ayant servi de base à l’enquête, se sont exprimés sur le sujet.

4 - HASCHICH Le pays qui valait 1 milliard… de joints

On l’appelle lahchicha, zetla, hia, la ghalla (la pure)… Les autorités ne cessent de se féliciter de la réduction des superficies de culture de cannabis. Elles ont baissé de 50% durant la période 2004-2008, passant de 130 000 à 60 000 hectares. En 2008, le Maroc a produit 43 850 tonnes de cannabis.

Pour autant, le Maroc demeure le principal producteur et exportateur mondial de résines de cannabis. Et le haschich reste la drogue préférée des Marocains. Normal, dans un pays où le commerce du kif était légal il n’y a pas si longtemps (la fameuse Régie nationale du kif et du tabac).

Les chiffres 2005 du groupe Altadis permettent de s’en faire une idée par extrapolation. En 2005, la Régie des tabacs a vendu 15,2 millions de cahiers (appelés ainsi dans le jargon des cigarettiers) de feuilles à rouler, soit l’équivalent de 1,14 milliard de feuilles. Sachant que le tabac à rouler n’est pas très populaire au Maroc, c’est un milliard de feuilles qui serviraient à confectionner des joints.

Ainsi, 1,1 milliard de joints ont été fumés au Maroc. Sans compter le kif que les Marocains, habitant les zones rurales notamment, continuent d’affectionner particulièrement et qu’ils fument par le biais du sebsi, la pipe traditionnelle.

Depuis quelques années, un autre type de péché a fait son entrée sur le marché. Sauf que celui-là n’a rien de « mignon » : les psychotropes. D’après, Mustapha Daouf, coordonnateur du Rassemblement pour la lutte contre les psychotropes, il faut distinguer deux types de produits. L’extasy, consommé par une classe aisée, vient d’Espagne. Actuellement, il est préparé et commercialisé par la mafia italienne. Il comprend cinq marques : «Requin bleu», « Mitsubishi », « Ben Laden », « Moulin rouge » et « Moulin viagra ».

Généralement, il transite par Fès et Casablanca avant d'arriver à Marrakech, Agadir et Essaouira. L’autre catégorie de psychotropes est destinée aux consommateurs défavorisés. En provenance d’Algérie, leur diffusion date de 1970. Ils sont introduits au Maroc par le biais de la contrebande et sont surtout disponibles à Khemisset et Casablanca. Un comprimé ne coûte que 3 dirhams. Un paquet de 10 comprimés est vendu de 25 à 30 dirhams.

Enfin, un autre genre de psychotrope dont les jeunes sont accros: el maâjoun qui comporte trois types « chkilita », « katila » et « scood » ; des drogues récentes dont on ne connaît pas encore les effets… Accessibles, ces drogues restent cependant dangereuses et seraient à l'origine de pas moins de 75% des agressions et vols commis au Maroc.

5 - VIOLENCE La voix de la rage

Il y a d’abord la violence dans toutes ses formes à l’égard des femmes et dont seraient victimes 74% de nos concitoyennes (d’après le Réseau national des centres d’écoute des femmes victimes de violence). Il y a aussi celle perpétrée contre les enfants, des gifles aux viols à l’école, à la maison, chez l’employeur pour les petites bonnes… (près de 6 000 affaires par an devant les tribunaux).

Sans oublier les actes d’agression qui se produisent au quotidien dans la rue, les attaques physiques ou verbales dont nous sommes auteurs ou victimes et qui vont des coups de klaxon aux coups de hachette et autres armes blanches.

Résultat, on ne compte plus le nombre de vols à l’arraché de sacs à main ou de GSM, et d’agressions. Pour les dix premiers mois de l’année 2008, plus de 250 000 plaintes pour vols et agressions ont ainsi été déposées. Mais une bonne part de ces attaques ne sont pas dénoncés. Les parents se plaignent d’agressions perpétrées devant les établissements scolaires contre leurs enfants par des malfaiteurs armés d’objets tranchants, si bien que nombre de ces établissements recourent à des vigiles.

De même, les établissements bancaires renforcent de plus en plus leur dispositif de sécurité pour parer à d’éventuelles attaques. Les Marocains ont de tout temps nourri l’image d’une société apaisée où le dialogue et la médiation ont toujours servi à régler les conflits.

Mais ces temps semblent révolus. Pour bon nombre de nos compatriotes, la violence est un moyen pour se défendre ou ramener l’ordre mais c'est aussi un moyen pour exprimer ses idées et autres idéologies. Des inégalités sociales aux jeux de pouvoir en passant par les problèmes de civisme et l’absence d’une culture non violente... Le débat étant à peine installé, la violence a encore de « beaux » jours devant elle.

6- CORRUPTION Une tradition nommée bakchich

Ni la prise de conscience générale, ni la création d’une instance dédiée à la lutte contre le phénomène n’ont, pour l’heure, changé la donne. La corruption est endémique au Maroc. Petite et grande, elle ne cesse de se banaliser.

En témoigne l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2009 de Transparency International. Le Maroc qui s’est classé 89ème (sur 180 pays continue, donc, sa « descente aux enfers » puisqu'en 2007, le Royaume était 72ème . Soit 17 places de perdues et un total de 44 places en 10 ans (45ème en 1999).

Mieux encore, 60% des ménages marocains consultés lors de l’élaboration du dernier baromètre de perception de la corruption ont déclaré avoir payé des pots-de-vin au cours de l’année qui a précédé l’enquête. De celle-ci ressort que le système judiciaire tite » corruption s’observe dans les transactions « ordinaires » de la vie, à travers des formes multiples.

Elle prend souvent un aspect coercitif relié à un espace de pouvoir réglementaire, de contrôle, etc. L’accumulation des infractions « mineures » auxquelles elle donne lieu fi nit par saper lentement les bases d’un pays.

Quant à la « grande » corruption, elle imprègne certains niveaux et mécanismes de décision et met en jeu des sommes d’argent importantes. Elle est souvent liée aux conditions de passation de certains marchés publics, à certaines autorisations donnant lieu à de grands projets d’investissements, à l’établissement des contingents d’importation, à la réglementation de monopoles naturels, à des opérations de privatisation ou même de délégation de services publics locaux (eau, électricité, assainissement…).

Le désir du Maroc d’accueillir, en 2011, la 4ème conférence des Etats parties à la Convention des Nations unies contre la corruption (UNCAC) confirme peut-être l’engagement du pays à lutter contre cette gangrène qu’est la corruption. Mais comme l’a souligné Transparency Maroc, « il faut mettre fin aux déclarations d’intention » et agir concrètement.

7 - HYPOCRISIE « Notre » mal du siècle

S’il est un vice que nombre de Marocains partagent, c’est celui de l’hypocrisie. Cela se ressent dans les comportements de tous les jours, nos compatriotes étant passés maîtres dans l’art de dire ce qu’ils ne pensent pas et de penser ce qu’ils ne disent pas. L’hypocrisie se traduit dans l’élaboration même de certaines lois, comme celle interdisant la consommation d’alcool alors que la vente en est libre, et dans certains discours sur des questions comme la virginité ou la religion.

Tout comme il existe des hypocrisies d’ordre pratique voulant que des personnes instruites et aux allures on ne peut plus modernes, n’hésitent pas à adopter des comportements moyenâgeux, comme le véritable esclavage qu’est l’emploi des petites bonnes.

Résultat : une schizophrénie ambiante. A l’origine de tous ces maux, une culture voulant concilier une authenticité séculaire, avec ses règles strictes et ses références intransigeantes, et une modernité qui stipule des droits et des obligations. Les deux penchants sont souvent incompatibles. Le choix est difficile. Les dégâts sont, eux, nombreux. Certains sont d’ordre clinique.

42% de la population, soit 12,6 millions de Marocains, ont souffert au moins d’un trouble mental léger ou grave (y compris la dépression) selon une enquête nationale réalisée en 2007. En tête, la schizophrénie qui touche 1% de la population marocaine, soit 300 000 personnes. Un chiffre qui peut croître du fait de l’augmentation de la consommation de drogues chez les jeunes.

Tarik Qattab

L'AVIS DE Mohsine Benzakour, psychosociologue

« Les vices sont le prix de notre ouverture »

Pour Mohsine Benzakour, seules l’éducation et des valeurs personnelles affirmées permettent de juguler les vices ou, du moins, de les assumer sereinement.

Les chiffres et constats sur la prolifération de certains vices dans la société marocaine interpellent. Sommes-nous plus vicieux que les autres peuples ?

MOHSINE BENZAKOUR : Dans l’absolu, pas du tout. Les vices ne sont pas l’affaire des nations mais des individus. Et toute personne est susceptible d’en avoir un ou plusieurs, n’était-ce le poids de l’éducation et des valeurs qui domptent des pulsions somme toute instinctives ou naturelles. On peut parler de phénomène de société quand il existe un terrain fertile pour tel ou tel vice. Cela étant dit, il est clair que les Marocains sont un peu plus portés sur le vice comparé aux autres pays arabes et musulmans. C’est le prix de notre ouverture et de notre multiplicité culturelle.

La violence est omniprésente dans la société. Pour un pays qui met en avant sa « nature paisible », est-ce normal ?

La violence n’est a priori pas un vice, mais un manque de civisme. Elle traduit un mal-être tant individuel que collectif. Dans un pays comme le nôtre, où la culture de non-violence n’est inculquée nulle part, où le dialogue n’existe que de façon formelle ou superficielle, il est normal qu’elle fasse partie de notre quotidien, d’une manière ou d’une autre. En cela, elle s’explique par deux facteurs essentiels. Le premier est le contexte socioéconomique qui est peu favorable à la détente et qui crée constamment des climats d’extrême tension. L’individu s’y trouve en situation d’otage des impératifs de la vie quotidienne, piétiné par tous ceux qui ont une autorité sur lui, des parents aux patrons en passant par le policier stationné au feu rouge. Le tout, sans grande rétribution en échange. La violence, verbale ou physique, devient ainsi un moyen involontaire d’extériorisation d’un stress vécu comme une oppression importante et chronique. Le tout est doublé de toutes les frustrations que peut susciter la vie moderne. Le deuxième facteur est d’ordre psychologique. De façon générale, le Marocain n’a jamais été préparé pour développer une personnalité affirmée et apaisée dans un même temps. Nous avons globalement été éduqués pour nous soumettre, à ne plus pouvoir le supporter, et, en cas d’échec, à trouver des excuses à toutes nos défaillances.

Autres vices, les abus d’alcools et les addictions aux drogues. Comment peut-on expliquer la « popularité » de produits et substances interdits tant par la religion et les textes de loi ?

Ces abus s’expliquent d’abord par la grande disponibilité et facilité d’accès des alcools et autres drogues. On peut s’en procurer partout, à tout moment et pour un prix accessible. Et ce ne sont pas les raisons qui poussent à en consommer qui manquent. On se drogue généralement pour exprimer, ou réprimer, un malaise, pour fuir une réalité quelle qu’elle soit. Quand on boit, c’est pour nous inscrire dans les normes des sociétés modernes tout en nous libérant de nos inhibitions. Les excès en tout genre tiennent d’ailleurs à ce dernier élément. En général, les Marocains boivent d’ailleurs mal. Dans les sociétés où il existe une culture de l’alcool, celui-ci est associé, à faibles doses, à une bénédiction d’ordre religieux, à une volonté de se procurer de la gaieté dans un environnement stressant ou à la célébration d’un événement heureux. Chez nous, boire, c’est perdre la tête.

Les comportements des Marocains au quotidien sont souvent marqués par une grande hypocrisie. Celle-ci serait-elle devenue une culture ?

Quand il y a hypocrisie, il y a au préalable un manque d’audace. Et force est de constater que nous manquons d’audace au Maroc. Pour contourner cette défaillance culturelle, on a tendance à avoir une double face. L’une est celle de la soumission à l’ordre établi, qu’il soit familial, culturel, politique ou économique. L’autre est celle d’une volonté d’expression de ce que nous sommes réellement ou tel que nous nous percevons. Pour cela, on attend des moments, comme celui où on se trouve devant une bouteille l’alcool, ou encore les disputes et les colères qui sont souvent injustifiées. Le contexte d’aujourd’hui n’y est pas étranger. Le Maroc vit une étape de grands changements. Une transition. Cette étape a été plus imposée que choisie. Et dans la perte de repères qui en résulte, nos jeunes ne savent pas s’ils doivent croire le professeur de philosophie ou celui des études islamiques. Jeunes et moins jeunes n’arrivent pas à trancher quant à la direction à donner à leur vie. Or, celle-ci est faite de choix assumés. Dans ce flottement, l’hypocrisie restera. A moins que chacun d’entre nous croie en son potentiel et ses valeurs propres et qu’on renoue avec des comportements qui se sont perdus. Je pense notamment à notre faculté à nous battre pour nos idées, à assumer nos différences et à accepter celles des autres.

T.Q

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